Enjeux et questions des Journées Hubert Curien 2008
Robert HALLEUX
Directeur de recherches du FNRS
Membre de l'Institut
Membre du Conseil scientifique des Journées Hubert Curien 2008
1. Liminaire : un point de vue parmi d'autres
L'auteur des réflexions qui suivent est ce que Raymond Aron appelait un « spectateur engagé ».
En effet, c'est à mon initiative que les Journées Hubert Curien 2008 ont été organisées à Liège et confiées à l'équipe de l'Embarcadère du Savoir, qui affirme ainsi sa vocation internationale. Au stade de la réalisation, je suis, par choix, un conseiller parmi beaucoup d'autres, qui ne pensent pas nécessairement comme moi. C'est pourquoi les réflexions qui suivent ont pour seul but de lancer la discussion, de susciter d'autres avis, de féconder le programme.
2. Autres temps, autres styles
Il y a bien longtemps que l'on fait de la diffusion des sciences et des techniques. Autrefois, on appelait cela la vulgarisation. Etymologiquement, vulgariser veut dire « traduire du latin dans une langue vulgaire », c'est-à-dire moderne. La première opération de diffusion des sciences fut sans doute la mise en français, en allemand, en italien de traités scientifiques latins destinés aux clercs.
A chaque époque ses besoins, ses réponses et ses styles : l'Encyclopédie est connexe des cabinets de physique et d'histoire naturelle ; les livres de Figuier et de Jules Verne vont de pair avec les expositions universelles et les musées industriels ; le Palais de la Découverte est solidaire du Front Populaire ; les CCSTI, de l'« autocritique de la science » et du « partage du savoir » ; la Villette des « Science Center » anglo-saxons et scandinaves.
Les dernières journées Hubert Curien ont marqué un changement de style parfaitement imprévisible. Les pontifes ronronnants de la diffusion des sciences ont été débordés par la vague des initiatives de terrain écloses loin des cénacles dominants, novatrices dans les problèmes et dans les solutions. C'est que les défis sont nouveaux : l'attitude d'amour-haine répandue dans la société à l'égard de la science et de la technique ; la désaffection pour les professions scientifiques ; les conséquences de développement industriel sur l'environnement global ; la dérive de la société de la connaissance vers une société duale avec de nouveaux modes d'exclusion ; la place de la science dans le dialogue interculturel, particulièrement avec la civilisation arabo-islamique ; les incontournables enjeux éthiques dans la pratique scientifique ; le tournant commercial des musées et l'industrie du tourisme.
Il y a un new deal, une nouvelle donne en diffusion des sciences. Pour gérer ce changement, il faut se rencontrer, confronter les nouvelles théories et les nouvelles pratiques. Pour être efficace, il faut se débarrasser des lieux communs cent fois ressassés, éluder gentiment les oracles radoteurs et les slogans démonétisés. Il faut aussi se spécialiser, éviter les grand'messes qui sont des cacophonies, choisir des thèmes qui sont à la fois fédérateurs et en prise directe avec la pratique.
3. Le thème 2008 : Culture scientifique, technique et industrielle et développement des régions
Pour les Journées 2008, on a choisi la problématique régionale pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'on a trop insisté sur l'universalité de la science, et pas assez sur la diversité des cultures et des contextes où elle est implantée. En culture STI, il n'y a pas de prêt-à-porter, il n'y a que du sur mesure. On ne diffuse pas de la même manière à San Francisco, à Paris ou à Téhéran, ou encore dans un quartier chic et une banlieue déshéritée. La méconnaissance de ce fait a conduit à des greffes qui n'ont pas pris. Pour se borner à la Wallonie, on citera les échecs d'un mauvais clone de la Villette dans le Borinage et de l'exposition Electralis.
Le cadre des Journées Hubert Curien 2008 est ce que l'on appelle la « Grande Région » et qui s'appelait autrefois la Lotharingie : Sarre, Lorraine, Luxembourg, Wallonie. C'est un ensemble qui a une histoire commune, fondée sur l'industrie lourde du charbon et de l'acier. Malgré la diversité linguistique, il y a eu de nombreux échanges. Il y a eu surtout un savoir et un savoir-faire partagés. Aujourd'hui, l'industrie lourde s'est effondrée par pans entiers, et avec elle les savoirs et la culture qui en faisaient la force. La reconversion économique a été très inégale, avec des réussites spectaculaires (Nancy, le Luxembourg, le Brabant wallon), mais aussi des plaies béantes (les bassins de Lorraine, de Liège, de Charleroi, la Sarre). On s'accorde à voir dans l'innovation technologique et dans l'initiative industrielle un des remèdes, mais elles ne sont possibles que si elles sont nourries par une culture solide et partagée, qui est toute entière à reconstruire.
Si cette nouvelle culture scientifique doit s'ancrer dans les spécificités régionales, elle ne doit jamais en être prisonnière. Le problème des vieilles régions n'est pas seulement de se redresser, mais aussi de reprendre une place dans une économie mondialisée. C'est un autre défi de combiner la proximité citoyenne et l'ouverture internationale.
Le thème se décline en trois sous-thèmes, qui sont les trois étapes d'un processus d'initiation : assumer son passé pour le dépasser, intégrer l'innovation, débattre dans la diversité culturelle.
4. L'histoire, un handicap et un atout
Dans la Grande Région, l'histoire a modelé le paysage matériel et le paysage mental. Le passé industriel a laissé un patrimoine abondant, trop abondant sans doute, dont on ne sait que faire. Dans les années 70, on fermait une usine, on ouvrait un musée. Le boom de l'archéologie industrielle coïncidait avec la dernière prospérité de l'industrie lourde. Il a fait champignonner des initiatives éphémères car non viables, et pas toujours utiles car ce sont surtout des lieux de nostalgie, des plaines de jeux pour ingénieurs retraités. L'archéologie industrielle accrédite aujourd'hui l'idée d'un déclin et l'image de marque détestable de vieilles régions où des vieilles gens font de vieilles choses dans de vieux bâtiments. Il alimente aussi le passéisme avec l'idée que les formules d'autrefois seraient encore bonnes aujourd'hui.
Parallèlement, les historiens des sciences, sous l'égide du CNAM, mènent avec succès de vastes récoltes d'instruments scientifiques anciens, qui sont minutieusement décrits et inventoriés. Ce sont des matériaux de premier choix pour la recherche scientifique. Mais quel usage pédagogique peut-on faire d'instruments obsolètes pour faire découvrir la science de demain ? Il y a aussi une pédagogie à construire.
En réalité, on peut faire de l'excellente culture scientifique, technique et industrielle en se passant d'histoire. Mais lorsque, par choix ou par nécessité, on entreprend de faire parler un patrimoine, il faut le faire à bon escient. On pourra en tirer des leçons peu nombreuses, mais bonnes : que la science et la technique changent, qu'elles n'arrêteront pas de changer et que les connaissances avancées d'aujourd'hui seront obsolètes demain ; que ce changement n'est pas autonome mais lié aux conditions économiques et sociales. L'histoire permet aussi d'appréhender sur des cas concrets les mécanismes de la créativité. Enfin, les instruments anciens présentent cet avantage d'être moins compacts que les appareils numériques et laissent mieux découvrir leurs mécanismes de fonctionnement.
Plus fondamentalement, il y a un grand travail psychologique à effectuer dans les mentalités. Assumer son passé et le comprendre, c'est l'exorciser, c'est lui donner une chance de devenir le passé. Cela implique des stratégies à mettre au point, des outils à tester. Du temps que je dirigeais la Maison de la Métallurgie et de l'Industrie de Liège, j'ai voulu que chaque histoire racontée (l'acier, les métaux non ferreux, l'eau, l'électricité, l'informatique) fût prolongée jusqu'au présent et ouverte sur les incertitudes du futur. Il faudrait évaluer, à cet égard, l'impact éducatif des autres musées techniques. Il en va des mentalités comme des sites industriels anciens. Les pires friches industrielles sont dans les esprits, et l'innovation passe par leur assainissement.
5. Intégrer l'innovation
Le but de la culture scientifique est d'intégrer la science à la vie de chacun, bref de métaboliser l'innovation scientifique. Elle est ainsi la conjugaison d'une information sur les développements les plus récents de la science, de la technique et de l'industrie, et d'une attitude générale d'ouverture et d'accueil à leur égard. Ceci implique des questions spécifiques sur les contenus, sur les acteurs, sur les publics, sur les vecteurs.
Du point de vue du contenu, le XXe siècle a connu plus de révolutions scientifiques que tous les autres ensemble. Dans cette prodigieuse efflorescence, que privilégier pour une diffusion culturelle ? De toute évidence, deux choses : l'information qui répond aux demandes spécifiques du public ; d'autre part, la méthode scientifique en général, c'est-à-dire la méthode expérimentale.
Du point de vue des acteurs, la question « quels médiateurs pour quelles médiations » est bien souvent vaine. Les opérations les mieux réussies sont le fuit de synergies entre les universités , les entreprises, l'enseignement secondaire, le monde associatif qui se prêtent un mutuel appui. Les communicateurs de profession et les muséologues sont des gens dangereux quand ils ne sont pas assez assurés des contenus par des professionnels. L'industrie a des méthodes de formation efficaces et souvent inconnues des enseignants ; les universitaires qui maîtrisent le contenu ont souvent une attitude impérialiste à l'égard de ce qui n'est pas eux, sans parler de la haine séculaire entre professeurs de « science pure » et de « science appliquée ». L'associatif est un tissu d'expériences et de bonne volonté. Il demande à être documenté, consulté, et surtout respecté. On se méfiera enfin des communicateurs publicitaires, qui sont des propagandistes de l'ignorance, qui s'abstiendront de donner trop de détails sur le fonctionnement pour favoriser le service après-vente.
Quant au public, c'est évidemment de lui qu'il faut partir. Il ne faut pas mener à la rivière des ânes qui n'ont pas soif. Identifier les sensibilités, les attentes, les niveaux de compétence, les spécificités religieuses, culturelles, sociales est la première tâche. Quel qu'il soit, un événement de culture scientifique se décline sur plusieurs registres et c'est toute la tâche du médiateur de s'y adapter.
Enfin, les journées présenteront toute sorte de vecteurs de l'information STI. Sans entrer dans un examen de détail, je dirai tout le mal que je peux du numérique en exposition. Non seulement le numérique dans une exposition est régulièrement détraqué par nos chers petits, mais il interpose entre la réalité et le spectateur un monde virtuel, aseptisé, déconnecté. Un laminoir sur un écran d'ordinateur ne fait pas comprendre une usine.
6. Débattre dans la diversité culturelle
Dans la campagne pour les élections législatives, j'ai choisi pour slogan personnel « La science et la culture pour les gens, pas pour le profit ». C'est une transcription familière de la triple tâche que le Siècle des Lumières assignait à la science : contribuer à la prospérité publique par la progrès des arts et des manufactures ; affranchir les citoyens du despotisme ; dissiper les ténèbres du fanatisme et de la crédulité.
Ce triple objectif n'a rien perdu de sa pertinence. Dans le développement économique régional, la culture scientifique a pour mission de préparer et d'épauler la formation d'une main-d'œuvre qualifiée, de susciter des vocations de chercheurs, d'ingénieurs, d'entrepreneurs. Mais elle manquerait son but si elle se bornait à remplir les auditoires des facultés des sciences, à créer des spin-off et à dresser les chiens de garde du grand capital.
Elle a aussi une fonction politique en permettant au citoyen de faire en connaissance de cause des choix scientifiques et technologiques. Dans nos régimes traditionnellement démocratiques ou démocratiquement traditionnels, le citoyen possède, en principe, un droit de regard sur la politique. Mais quand il s'agit de science, ce regard est souvent biaisé, par l'ignorance d'abord et ensuite par certains mécanismes de persuasion insidieuse d'origine politique et commerciale. Le choix citoyen repose sur la combinaison d'une information scientifique minimale bien intégrée et d'une sensibilité culturelle spécifique. La culture scientifique est le prérequis du débat démocratique sur la science.
Enfin, on aurait tort de croire que la lutte contre les ténèbres du fanatisme est propre au XIXe siècle. Les régions sinistrées sont plus que d'autres la proie des totalitarismes, des intégrismes et des fanatismes. C'est le sommeil de la raison qui engendre les monstres. |